En Norvège, des étudiants du monde entier imaginent la ville de demain… en Arctique

Dans la ville de Bodø, aux confins du pôle Nord norvégien, plus de 70 étudiants et jeunes diplômés de quatre continents se sont retrouvés pour imaginer en 24h la ville de demain. Ce n’était pas n’importe laquelle : elle devait être bâtie en Arctique, une zone profondément menacée par le réchauffement climatique, dont le futur est en proie à de telles inquiétudes que son modèle urbain ne pourra qu’être largement transformé. Ricardo Mendes, étudiant en Master 2 Géopolitique et Prospective à l’IRIS Sup’, a obtenu avec son équipe le premier prix pour son travail prospectif, dont une synthèse est proposée en bas de page. L’équipe d’Unir a rencontré le lauréat de ce concours étonnant.

Ricardo Mendes
Ricardo Mendes
Lauréat du concours
High North Dialogue

Unir : Pouvez-vous nous décrire en quelques mots le programme High North Dialogue ?

R.M : C’est un événement sur cinq jours organisé par l’Université du Nord, en Norvège. Des experts du secteur public et privé se retrouvent à Bodø pour discuter de toutes les problématiques relatives à l’Arctique, de la pêche aux nouvelles technologies en passant par les minorités ethniques ou l’enjeu du forage. En début de semaine, un panel d’étudiants et de jeunes diplômés du monde entier assistent à des cours avant d’être répartis par équipe pour élaborer ensemble un travail prospectif.  Nous avions moins d’une journée pour le réaliser : notre travail commençait le lundi après-midi, pour être présenté le lendemain !

Que vous évoque l’Arctique ? Quelles difficultés et opportunités lui incombent, en termes d’urbanisme et d’innovation ?

C’est une région passionnante, car elle est unique au monde. L’Arctique est le premier territoire où les transformations liées au réchauffement climatique sont véritablement visibles. Il a un impact direct sur son environnement, son économie, mais aussi sa géopolitique et l’équilibre des puissances technologiques actives sur le continent. Elle a toujours été riche en hydrocarbures, mais la montée des températures multiplie les opportunités de forage, ce qui ne peut qu’attirer les investisseurs et les États. La fonte des glaces au Groenland, où se trouvent 30% des réserves d’eau douce gelées, est directement responsable de la montée des eaux. L’enjeu environnemental est donc extrêmement important dans cette région, et il n’est pas le seul : la population se raréfie, s’appauvrit, et le taux de suicide y est très important. Penser l’urbanisme de cette région y est donc un véritable défi pour ces raisons précises, auxquelles il faut ajouter l’immense diversité géographique et territoriale.

En quelques mots, en quoi consistait le concours auquel vous avez participé ?

Le concours consistait à l’élaboration de trois projets de villes intelligentes pour le Grand Nord en 2040. Chaque équipe possédait une grande liberté quant à la méthode prospective utilisée. Nos trois scénarios devaient s’articuler autour de deux priorités : l’attractivité du modèle et sa soutenabilité. Après une présentation devant un jury composé notamment d’experts en urbanisme ou de la zone Arctique, l’équipe désignée gagnante obtenait l’opportunité de présenter son travail à l’occasion de la conférence High North Dialogue organisée les jours suivants.

High North Dialogue 2

Les lauréats du concours ont présenté
leur travail à l’occasion de la conférence
High North Dialogue

Selon vous, votre travail aurait-il été très différent si vous aviez travaillé sur le thème d’une Smart City en France ? Les scénarios construits auraient-ils été, au contraire, assez similaires ?

Ce travail aurait été différent, car en France, il n’y a pas cette urgence d’une stratégie Smart City : les contraintes et enjeux de ces territoires ne sont pas les mêmes. Dans le pôle Nord, l’économie provient essentiellement de ressources primaires, alors que certaines zones rurales françaises font plutôt face au départ d’une ancienne population industrielle. J’apprécierais de travailler sur un tel projet prospectif pour des zones péri-urbaines, qui subissent comme en Arctique une chute démographique, et qui ont tout intérêt à recréer de l’attractivité économique. Quand on constate qu’une municipalité  peut perdre 25% de  sa population, on réalise à quel point cet enjeu est crucial.  Les nouvelles technologies permettent des solutions allant dans ce sens, comme à travers la collecte de données pour une meilleure gestion des flux de voitures, mais elles ne sont pas l’unique biais. Une gouvernance plus directe avec la municipalité, à travers notamment un vote en ligne pour déterminer le budget participatif, ou des réseaux de transport plus intégrés, sont parfaitement applicables et souhaitables.

Le Coucou, notre troisième scénario, ne pourrait pas être applicable en France, voire en Europe, car il n’existe pas une zone potentiellement victime d’une telle ruée vers l’or. En revanche, Harmoni City pourrait tout à fait être applicable dans une ville comme Nantes, de taille moyenne et au sein de laquelle la municipalité est très impliquée. Et même à Paris ! Je considère toutefois que la capitale est déjà une ville intelligente. Elle propose de nombreuses solutions de mobilité, son traitement des eaux est performant… elle est déjà une terre d’innovation. Si elle ne correspond pas encore à un véritable modèle de Smart City, son avenir semble acquis.

Quels éléments vous semblent primordiaux dans la transformation du modèle urbain ?

Je pense avant tout à la nécessaire transformation de la mobilité et des transports : ils doivent forcément entrer dans une logique de soutenabilité, avec un impact environnemental minimal. En revanche, tout territoire ne pourra pas répondre à ce besoin de la même manière. La ville d’Oslo est idéalement conçue pour accueillir des véhicules électriques : 97% de son électricité est produite par de l’hydroélectricité, à l’aide de ses barrages. Elle en a donc logiquement fait le cœur de sa stratégie : elle a installé un péage pour entrer dans la ville, dont les voitures électriques en sont dispensées. Si bien qu’elles représentent aujourd’hui 50% du parc automobile ! Plusieurs voies leur sont également systématiquement dédiées. En revanche, c’est aussi une ville où les transports en commun ne sont pas aussi développés qu’en France, et elle reste très dépendante de la voiture. Le développement de l’électrique lui permet de contrebalancer cette faiblesse, car elle ne peut pas se permettre de mettre en place une guerre au véhicule individuel. Oslo est également une ville très étalée comparée à Paris et à Londres, donc la congestion ne représente pas un problème majeur. Ainsi, un modèle comme le sien ne pourrait pas fonctionner à Paris, où le mix énergétique est très différent. Dans notre capitale, la solution ne passerait selon moi pas par l’usage d’une voiture électrique personnelle, mais plutôt par un développement de son service de transport en commun et la diversification de son offre de mobilité. Cela permettrait notamment de palier à ses problèmes de congestion.

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Ville de Bodø

Comment imagineriez-vous le transport et la mobilité de demain ? Seraient-ils les mêmes en Europe et en Arctique ?

Le transport de demain dans les villes européennes est public. La tendance semble en effet largement dédiée au développement d’un réseau de tramways, de métros ou de bus. La moitié des Parisiens seraient prêts à délaisser leur voiture, ce qui démontre le potentiel d’un réseau de transport urbain bien fait. Quand il est efficace, la voiture est facilement remplaçable. A Paris, nous pourrions créer un réseau de transport hybride, proposant aux voyageurs un service de navettes autonomes dans l’hyper-centre, du ferroviaire, mais aussi de bons vieux bus rassurants dans les zones péri-urbaines. La population présente dans les territoires les plus reculés aura probablement plus de mal à se délaisser d’une voiture personnelle, pour des raisons de centralisation de l’activité économique. En revanche, elle sera plus électrique. Un réseau de transport en commun efficace serait idéal au sein de ces territoires, mais encore faut-il que ces véhicules publics puissent être suffisamment remplis.

L’intelligence artificielle, l’IoT, occupent une place de plus en plus importante dans notre quotidien, jusque dans nos transports. Appréhendez-vous ce phénomène comme une révolution positive de nos modes de vie, ou une invasion relativement malsaine?

Tout dépend de son cadre légal. L’intelligence artificielle a un potentiel infini dans ses applications, qui peut être particulièrement positif, mais elle doit absolument être régulée. La société civile prend peu à peu conscience des travers de l’innovation technologique et de l’échange de données, à l’image du procès Cambridge Analytica. Les réseaux sociaux sont en effet au cœur de cette problématique, car ils sont le meilleur moyen pour obtenir de la donnée. L’intelligence artificielle pourrait réaliser des miracles dans le secteur des transports, permettant de l’autonomie et de la synchronisation. Elle est ainsi autant source d’espoir que de crainte, et doit donc être appréhendée avec caution.  Si le cadre légal ne suit pas le développement de ces technologies, la situation pourrait être catastrophique. C’est à l’État de réaliser ce travail, mais il doit avant tout comprendre cette technologie et ses enjeux.

Que vous a apporté cette semaine ?

Je n’avais jamais réellement travaillé sur le concept de villes intelligentes, et cette semaine a été l’occasion de me pencher sur ce sujet, et ce sur un territoire spécifique. Je réalise un mémoire sur « L’impact de la transition énergétique sur la géopolitique de l’Arctique », et ce programme m’a permis de développer beaucoup de connaissances pour sa rédaction. Cette semaine a aussi été l’occasion de faire de très belles rencontres, avec des personnes venant du monde entier, possédant une relation à l’Arctique et une méthode de travail très différentes. Les conférences étaient également vraiment intéressantes, et ont représenté un vrai défi intellectuel. Pour ces villes et universités nordiques, cet événement est l’occasion de se démarquer sur la question de l’urbanisme, et représente un véritable soft power. Elles se montrent très dynamiques par rapport à d’autres villes européennes. Les Smart Cities et l’Arctique sont deux thèmes profondément d’actualité, aux conséquences globales : l’avenir de ce territoire concernera chacun de nous, d’une manière ou d’une autre.

Propos recueillis par Cassandra Macé

Smart Cities en Arctique en 2040
Une synthèse des scénarios prospectifs imaginés par Ricardo Mendes et son équipe :

HarmoniCity

Archange

Le Coucou1

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